1826 Le premier recensement des Villeurbannais

À partir de la Révolution, l'Etat se soucie de connaître le nom de chaque habitant des communes de France. Mais rares sont les localités ayant conservé leurs premiers recensements. Villeurbanne est dans ce cas. Portrait de notre ville au début du 19e siècle.

Histoire des paysans villeurbannais

En une poignée de lettres, la phrase résume toute une vie. « Schwartz, Jacques, mousselinier, 33 ans, lieu de naissance Gratz, 2 métiers employés à la fabrication des étoffes de soie ». Ce canut vivait il y a 200 ans. Son nom apparaît dans un volumineux registre relié de cuir vert, contenant le plus ancien recensement de notre ville. Sa date : 1826. À cette époque, Napoléon Ier est mort depuis cinq ans, et Charles X règne sur le royaume de France. Jacques Schwartz, lui, habite Villeurbanne depuis au moins huit ans. Il a quitté sa ville d’origine, Graz, située au sud-est de l’Autriche, et s’est marié en janvier 1819 avec une blanchisseuse descendue des montagnes de Savoie, Françoise Philippon. En 1826, le couple vit avec ses quatre enfants, leur aîné Joseph, sept ans, leurs jumeaux Claude et Claudine, âgés de trois ans et demi, et leur petit dernier, Hyppolite, né dans l’année. L’Autrichien d’hier a fait son trou aux Maisons-Neuves et s’en sort très bien, puisque le recensement indique qu’il emploie deux ouvriers dans son atelier. Les 600 pages du vieux registre égrènent les noms de ces Villeurbannais d’antan. Leur décompte arrive au chiffre de 4 092 habitants, soit presque deux fois plus que les 2 136 habitants attribués à Villeurbanne par les tableaux officiels de l’Insee ! La différence tient au fait que le recensement de 1826 prend en compte la population "flottante", les ouvriers, les domestiques, les religieuses des couvents, les élèves des pensionnats, tandis que l’Insee ne retient que la population résidente, moins sujette à déménager à tout bout de champ. À suivre l’Insee, notre commune ne serait donc qu’un village, alors que la liste des habitants dresse le portrait de ce qui est déjà une petite ville.

 

Le Villeurbanne de 1 826 présente en fait deux visages. Le premier, celui d’une localité agricole, centrée sur le quartier de Cusset, le chef-lieu originel de la commune. Là vivent 220 personnes, nées sur place pour les deux-tiers d’entre elles et descendant de familles présentes sur les lieux depuis moult générations, comme les Ducerf, les Arthaud, les Robert ou les Gacon. Tous ou presque sont agriculteurs ; ils élèvent du bétail et cultivent des domaines dont la production alimente les marchés de Lyon. Le second visage de Villeurbanne s’incarne à travers les quartiers des Maisons-Neuves et des Charpennes, sortis de terre depuis à peine un siècle. Nettement plus peuplés que Cusset, ils abritent plus d’ouvriers en soie et d’artisans (741) que de paysans (468). Dans sa partie occidentale, notre ville se voue donc davantage à l’industrie plutôt qu’à la culture des champs. Là trônent fièrement les usines textiles des sieurs Terras et Monavon, ainsi qu’une foule de petits ateliers typiques de la soierie lyonnaise. Même le bourreau Claude-Antoine Chrétien, résidant aux Charpennes, loge à son domicile une dizaine d’ouvriers ! Cet ouest industriel abrite une population en grande partie immigrée, puisque sur 4 092 habitants, au moins 1 787 ne sont pas nés à Villeurbanne, soit 44 %. Le vieux registre de 1826 mentionne leurs localités d’origine. La plupart arrivent du nord du Dauphiné, depuis la plaine de Lyon jusqu’aux abords de Grenoble ; d’autres ont quitté les monts du Lyonnais et du Bugey, l’Ardèche, comme l’ouvrier mousselinier Louis Grosquenin, natif de Viviers, ou viennent des quatre coins de France, depuis le Pays Basque jusqu’à l’Alsace, la Brie ou la Normandie. Mais plus d’une centaine de ces migrants, 114 pour être précis, proviennent de pays étrangers. Sur ce nombre, l’on compte 47 Savoyards, à une époque où les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie ne sont pas encore français mais appartiennent au royaume de Piémont-Sardaigne, avec Turin pour capitale. Reste 67 habitants issus d’horizons plus lointains. Seul de sa nationalité, l’Anglais Etienne Stanislas débarque de Liverpool, et exerce sa profession de cuisinier dans un hospice des Buers. Douze personnes arrivent d’Italie, entre autres d’Alexandria, d’Ivrea, de Rivoli ; l’heure n’est pas encore venue où des milliers de villageois fuiront les campagnes miséreuses de la péninsule pour chercher du travail aux abords de la Rize. Enfin, l’on trouve aux Charpennes et aux Maisons-Neuves des migrants originaires d’Europe Centrale : huit Allemands, cinq Autrichiens, trois Tchèques, deux Hongrois et une trentaine de Suisses, venant aussi bien de Genève que des cantons alémaniques de Saint-Gall ou d’Appenzell. Des vagabonds sans le sou ? Pas du tout. À l’image de l’Autrichien Jacques Schwartz, la plupart exercent une profession en rapport avec la soierie, et sont détenteurs d’un fort bagage technique. Ils ont amené leurs savoir-faire avec eux, et contribuent par leur présence au développement de l’industrie villeurbannaise. Jeune, innovante, cosmopolite : telle est l’image de notre ville que dessine déjà le gros registre de 1826.

Par Alain Belmont, historien.

Repères

1824-1830 : règne de Charles X, roi de France
1826-1830 : François-Xavier Monavon est maire de Villeurbanne
1826 : la France compte 32 millions d’habitants
1826 : le Lyonnais Jean-Baptiste Guimet invente la teinture chimique bleu outremer
1826 : concession de la ligne de chemin de fer Lyon-Saint-Etienne, première en France
1826 : création du journal Le Figaro
1826 : fondation des éditions Hachette

Les paysans villeurbannais à l'heure polonaise

On l’appelait Kriepht, sans faire usage de son prénom. Né en Pologne, il avait combattu Napoléon dans les rangs de l’armée autrichienne, avant de déserter et de trouver refuge en France. En 1815, Kriepht est engagé comme charretier par un paysan aisé de Villeurbanne, M. Fantet. Un an plus tard, son patron vient à manquer de fumier pour engraisser ses champs. Kriepht lui conseille alors d’utiliser une méthode employée dans son pays : remplissez une grande fosse avec un peu de fumier, beaucoup d’herbe, de la chaux, de l’eau, et laissez macérer le tout. Il en sortira un engrais du feu de dieu. Après quelques hésitations, M. Fantet suit les conseils de son employé… et obtient les plus belles récoltes de tout le quartier ! Sa réussite fait école, la recette de Kriepht étant aussitôt adoptée par une foule de paysans des environs de Lyon. Même les journaux d’agriculture lui consacrent des articles.
En récompense, le migrant polonais reçut 50 francs, l’équivalent d’un mois de salaire.

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