Les Gratte-Ciel en Résistance : Alice et André Vansteenberghe

Les plaques commémoratives scellées au-dessus des portes des immeubles des Gratte-Ciel rappellent l'héroïsme de certains de leurs locataires lors de la Seconde Guerre mondiale. Portrait de deux d'entre eux.

Les Gratte-Ciel en Résistance : Alice et André Vansteenberghe

Mardi 5 mai 1942. Des hommes poussent la porte du 3 avenue Aristide-Briand, juste en face de la mairie de Villeurbanne, puis montent à l'appartement des docteurs Alice et André Vansteenberghe. Le couple de médecins habite cet immeuble des Gratte-Ciel depuis sa construction, en 1932, et s'est taillé dans le quartier une solide réputation de docteurs au grand cœur. On entre chez eux comme dans un moulin, aussi personne ne prête attention aux inconnus venus les consulter. Une consultation très spéciale, pour des patients hors du commun: Henri Frenay, chef de Combat, le plus grand réseau de la Résistance de toute la moitié sud de la France; Yvon Morandat, co-fondateur du mouvement Libération; Jean-Pierre Lévy, chef du réseau Franc-Tireur ; Antoine Avinin, l'un des fondateurs de Franc-Tireur. Et, surtout, Jean Moulin, envoyé depuis Londres par le général de Gaulle, afin d'unifier les principaux réseaux de résistants et coordonner leur action. Une tâche ardue, tant sont forgées dans l'acier les personnalités présentes à Villeurbanne, mais qui finira par payer à force de réunions comme celle-ci.

Ce 5 mai 1942, les Vansteenberghe et leur domicile s'inscrivent dans l'Histoire. Mais pourquoi eux, et pourquoi là ? Parce que les Gratte-Ciel offrent une "planque" idéale pour les combattants de la Liberté. Chaque immeuble possède plusieurs portes, et de longs couloirs font communiquer entre elles les différentes allées et les rues encadrant le quartier, comme les traboules lyonnaises. Vous entrez avenue Henri-Barbusse et sortez cent mètres plus loin, rue Verlaine, rue Anatole-France ou rue Michel-Servet, ni vu ni connu. Quant à Alice et André Vansteenberghe, ils ont déjà un long palmarès de résistants à leur actif. Dès juillet 1941, ils participent avec Jean-Pierre Lévy à la fondation du journal clandestin "Franc-Tireur", puis en assurent la diffusion dans l'agglomération lyonnaise ; une tâche fondamentale, à l'heure où la propagande de Vichy et des nazis infeste la presse, la radio et les informations cinématographiques. Quelques mois plus tard, au début de 1942, le couple de médecins rencontre le capitaine Claudius Billon, qui les fait rentrer dans son réseau, appelé à devenir une composante de l'Armée Secrète. Billon confie la responsabilité du secteur de Villeurbanne à André, avec pour mission de recruter des groupes armés, et de centraliser les renseignements collectés par les agents. Le docteur se mue en soldat de l'ombre, réceptionnant des parachutages alliés, stockant des armes volées à l'ennemi, toujours au mépris du danger –comme ce jour où « les pistolets, enfermés dans un sac de jute, furent emportés chez lui par le lieutenant Marchal, qui s'aperçut avec terreur, une fois rentré, que les canons avaient percé le sac et étaient visibles de tous » !

Alice Vensteenberghe

Alice Vansteenberghe-Joly au procès de Klaud Barbie en 1987

En 1943, les Vansteenberghe rejoignent un second réseau, Gallia-RPA, et amplifient leur action d'espionnage, recevant tous les jours une masse d'informations politiques ou militaires provenant de plusieurs départements, qu'ils analysent et transmettent à Londres. Dans le même temps, ils utilisent leur profession pour soigner les résistants blessés, et pour soustraire un maximum de jeunes hommes au STO (le travail obligatoire en Allemagne), en rédigeant de faux certificats médicaux, en truquant leurs analyses d'urines, ou encore en produisant 48 fois la même radio d'un ulcère à l'estomac ! La police française finit par se douter de quelque chose et arrête à plusieurs reprises André, qui s'en sort après quelques heures d'interrogatoires. Puis vient la Gestapo. Elle débarque chez les Vansteenberghe le 24 avril 1944, persuadée qu'ils cachent des Juifs. « Pendant qu'ils étaient en train de boire au café situé en dessous, raconte André, mon beau-père et ma fille réussirent à me prévenir. Je rentrais chez moi, cachais mes armes et les archives chez ma secrétaire, 41 avenue Henri-Barbusse, et m'enfuis ». Le dédale des Gratte-ciel venait de lui sauver la vie.

Condamnés désormais à la clandestinité, les Vansteenberghe se cachent un temps dans un maquis du Beaujolais, puis reprennent leurs activités à Lyon, dans un appartement de la Presqu'île. Mais l'étau des nazis se referme peu à peu. Les principaux cadres de l'Armée Secrète et de Gallia-RPA tombent les uns après les autres, ce qui vaut à André d'être promu chef régional du réseau RPA le 4 août 1944. Alice, elle, est nommée adjointe du responsable national de RPA, mais est arrêtée le 5 août dans les rues de Lyon. La Gestapo la torture à plusieurs reprises, lui cassant cinq vertèbres qui la laisseront handicapée à vie. Le chef de la Gestapo à Lyon, Klaus Barbie, assiste en personne à certaines séances. Elle ne l'oubliera jamais. A l'heure de la Libération, Alice sort de prison, tandis qu'André prend part aux interrogatoires des "collabos" dans la caserne de La Part-Dieu. Puis ils retrouvent leur cabinet et leurs patients, dans leur appartement des Gratte-Ciel.

Par Alain Belmont, historien

Sources : Archives du Rhône, 31 J/B/25. Archives de Villeurbanne (Le Rize), 14 Z 108. Régis le Mer, Farncs-Maçons résistants. Lyon 1940-1944, p260-265. Bruno Permezel, Résistants à Lyon, Villeurbanne et alentours, p. 646-647.

 

Le procès de Klaus Barbie

Après avoir vécu sous un faux nom en Amérique du Sud pendant des décennies, le "boucher de Lyon", Klaus Barbie, responsable de nombreuses atrocités et notamment de la déportation des 44 enfants juifs d'Izieu, est arrêté en 1983 et extradé vers la France pour y être jugé. Son procès pour crimes contre l'humanité s'ouvre à Lyon le 11 mai 1987. Après trois semaines de débats, la Cour d'assises entend le témoignage d'Alice Vansteenberghe, le 3 juin 1987. Un témoignage capital : non seulement elle a assisté, depuis son cachot de la prison Montluc, à la déportation du dernier convoi de Juifs, parti de Lyon le 11 août 1944, mais elle a formellement reconnu Barbie. Le médecin qu'elle était se souvient très bien de certains détails anatomiques du "boucher", comme une excroissance sur l'une de ses oreilles. Le 4 juillet 1987, Barbie est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il est mort à la prison Saint-Joseph de Lyon en 1991.

Procès Klaus Barbie

Alice Vansteenberghe-Joly son arrivée au tribunal

Repères 

3 septembre 1939 :  la France déclare la guerre à l'Allemagne
18 juin 1940 :  le général de Gaulle appelle les Français à résister
22 juin 1940 : capitulation de l'armée française. La France est coupée en deux zones, le sud restant libre
11 novembre 1942 :   les nazis envahissent la zone libre. Lyon est occupée
1er mars 1943 :  rafle du quartier de la place Grandclément
21 juin 1943 :  arrestation de Jean Moulin à Caluire
24 août 1944 :  libération des détenus de Montluc
24-26 août 1944 : insurrection de Villeurbanne
2 et 3 septembre 1944 : libération de Villeurbanne et de Lyon
1984 : décès d'André Vansteenberghe
1991 : décès d'Alice Vansteenberghe

 

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