C'est notre histoire : Le curé journaliste [podcast]
13 avril 2026 - Mis à jour le 13 avril 2026
Nouvel épisode du podcast "les Petites histoires de Villeurbanne" : le curé journaliste
31 décembre 1787. Messire Pierre Dechastelus, curé en poste à Villeurbanne depuis à peine six mois et quelques jours, dresse la liste des baptêmes, mariages et enterrements célébrés dans sa paroisse durant l’année écoulée. Puis, une fois ce décompte terminé, il laisse sa plume vagabonder. Et se met à raconter dans son registre, les évènements marquants intervenus depuis son arrivée chez nous. « La récolte en blé a été très médiocre en Dauphiné », commence-t-il. « Un certain brouillard qu’on appelle vulgairement niole les a brulé en grande partie dans le mois de juin » (l’orthographe est celle du texte original). Mais, fort heureusement, « Il ny a presque point eut de fièvre [de maladies] cette année dans les mois d’aoust, parce que les habitans ont été obligé de faire ruir [tremper] leurs chanvres dans le Rhone, le marais étant a sec ». En à peine dix lignes, il montre ainsi d’emblée sa sensibilité envers le bien-être de ses paroissiens. Puis il se présente : il a quitté le poste de vicaire (aide-curé) qu’il occupait à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, tourné aussi le dos à son Forez natal et notamment au village d’Épercieux, où ce fils d’un notaire de campagne avait vu le jour en 1751, et a pris ses quartiers dans l’église de Cusset, que venait d’abandonner son prédécesseur, messire Franchet, « a cause de sa mauvaise santé ».
Décembre 1788. Le pli est pris. Une fois la liste des sacrements chrétiens achevée, Pierre Dechastelus se lance à nouveau dans sa chronique de l’année, en confondant allègrement son registre officiel avec un journal intime. Et cette fois, il n’est plus question d’une quinzaine de lignes, mais de trois pages entières, couvertes d’une fine écriture. Il faut dire que l’actualité de 1788 est abondante. Poussé par des révoltes populaires en France et notamment à Grenoble, le roi Louis XVI s’est résolu à convoquer les Etats généraux. Et notre curé de raconter la « Journée des tuiles » dans la capitale du Dauphiné, durant laquelle la foule est montée sur les toits et a caillassé la troupe, à narrer la valse des ministres à la tête du royaume, ou encore les fréquents voyages que lui-même a effectués à Vienne afin d’élire les députés aux Etats. Son récit se fait alors très détaillé, preuve qu’il a accès à une information particulièrement fouillée. Il n’en oublie pas moins Villeurbanne, où la question de l’agrandissement du cimetière est l’occasion d’un bras de fer avec ses paroissiens, heureusement vite résolu.
Ecoutez cette chronique en version podcast :
Arrive 1789. L’année de la Révolution française a droit à sept pages de récit, pas une de moins. Pour la présenter, messire curé commence par les évènements locaux : l’abondance des récoltes, la froideur exceptionnelle de l’hiver (« Beaucoup de gibier et d'oiseaux ont péris. On a passé longtemp sur le Rhone à pont de glaces. Elles avoient 14 pouces [35 cm] d'epaisseur »), et même une grave inondation à Cusset (!), causée par la fonte brutale des neiges et qui faillit noyer une femme et ses enfants. Puis il en vient aux évènements nationaux. Tout y est, depuis la réunion des Etats généraux en mai jusqu’à la prise de la Bastille, qu’il date curieusement du 12 juillet et non du 14 : « Les parisiens montrerent tant d'intrépidité qu'avec du canon ils en furent bientot les maitres ». Les troubles de la Grande Peur suivent de peu, avec leurs incendies de châteaux et leurs pillages, que Pierre Dechastelus réussit à éviter à Villeurbanne, en se rendant lui-même au château de La Ferrandière : « Je le fis avec plaisir pendant huit jours et je dormois fort tranquilement parce que tout etoit si bien disposé que nous aurions pu donner la chasse a plus de quarante brigands ».
Fidèle à ses habitudes, le curé de Villeurbanne poursuit son journal en 1790 et 1791. Mais son ton change. D’abord très favorable à la Révolution – au point qu’il assura la messe lors de la fête de la Fédération, qui vit 100.000 personnes s’assembler sur les terrains communaux de l’actuel campus de La Doua -, il finit par s’inquiéter de la tournure des évènements : « L'Assemblée nationale a tout de suite détruit ou changé ce qui étoit de l'ancien régime (…) Tout cela occasionne beaucoup de trouble et de désordre dans les villes et paroisses ». Puis vient le temps de l’opposition, et enfin de la fuite : pour échapper à un emprisonnement, Pierre Dechastelus quitte Villeurbanne en décembre 1792 ou janvier 1793. Il est mort Dieu sait où et quand.
Le journal, témoin d’un revirement
Les pages rédigées en 1791 par Pierre Dechastelus témoignent des évènements qui l’amenèrent à s’opposer à la Révolution. Elles commencent par l’évocation du meurtre du seigneur de Poleymieux-au-Mont-d’Or, qui l’horrifia – le pauvre homme fut cuit et mangé par une foule en furie… « Français, qu'êtes vous devenus », réagit le curé. Puis arrive la dévalorisation des assignats (une monnaie de papier) et la paupérisation qui en découle – « ils perdent trente pour 100 ce que j'atteste avoir vu de mes propres yeux ». Et enfin, l’obligation pour les prêtres, de prêter serment à la Nation et à la Constitution civile du clergé, qui heurta Dechastelus. Dès lors, les Villeurbannais les plus exaltés s’en prirent à lui. Notre curé confia son désarroi à son journal (« Ces trois sus nommés n'occasionnent que le trouble et le désordre dans la paroisse »), et en vint à se méfier au point qu’il raya des pans entiers de son propre témoignage, les rendant du coup illisibles. Avec raison : le 8 décembre 1792, son registre paroissial fut confisqué par la municipalité révolutionnaire, perdant ainsi toute confidentialité. Il est aujourd’hui une mine pour l’histoire de notre ville.