C'est notre histoire : La révolte des Charpennes [podcast]

Huit ans avant la Révolution française, le quartier des Charpennes voit les Villeurbannais se révolter contre leurs voisins de La Guillotière. Dans notre article, vous retrouverez aussi la version podcast de cette chronique de l'historien Alain Belmont.
Nouvel épisode du podcast "les Petites histoires de Villeurbanne" : la révolte des Charpennes

Nouvel épisode du podcast "les Petites histoires de Villeurbanne" : la révolte des Charpennes

Jeudi 27 décembre 1781. Il fait un gel à pierre fendre, surtout en cette fin de journée, alors que la nuit s’apprête à tomber. Louis Meynier et ses deux camarades, tous agents de la maréchaussée (l’ancêtre de la gendarmerie), après avoir emmené des prisonniers de Vienne jusqu’aux cachots de Lyon, décident au retour de s’arrêter dans un cabaret des Charpennes. Histoire de se réchauffer un peu, et bien sûr de se désaltérer. Les voici à présent attablés. Mais leur répit est de courte durée, car dehors résonnent des cris, des appels, et un brouhaha à réveiller les morts. Ils sortent aussitôt. Et voient une foule amassée devant un autre cabaret, appartenant au sieur Goapard. Il y a bien là dans les 80 personnes, des femmes, et surtout des jeunes hommes, dont certains « armé de pierre et de baton ». Surexcités, ils jettent leurs cailloux sur le cabaret de Goapard, afin d’en casser les tuiles, et tentent d’enfoncer sa porte. L’agent Meynier se rapproche des meneurs et leur demande la raison de tant d’agitation. « Repondirent quen ressidive du jour de Noël, les garçons de La Guillotière avec ceux de Villerbanne venoit de se masacrer, et que ceux de Villerbanne vouloient enfoncer la porte pour écraser quelques personnes de La Guillotière qui cetoient fermé dans le cabaret pour échapper a leur furie ». Et la clameur publique de réclamer à la maréchaussée de « leur aider a faire la paix et rendre justice » !

Une lutte entre les jeunes gens d’un village, Villeurbanne, et ceux d’un faubourg de Lyon – les « Guillotins », comme les appelaient les Villeurbannais d’antan : voilà les agents bien avancés. Louis Meynier appelle donc à la rescousse trois gardes des Eaux et Forêts, venus eux aussi boire un coup, et deux gardes du seigneur de Villeurbanne, madame de Ville, afin de ramener le calme. Peine perdue. Une révolte populaire est comme un feu de paille, qui forme très vite de hautes flammes, et qu’il ne faut surtout pas approcher. Le fait que les agents de la maréchaussée aient réussi à entrer dans le cabaret assiégé, pour s’assurer de la sécurité des Guillotins – dont certains présentent effectivement des plaies béantes et sanguinolentes –, ne fait que décupler la fureur des émeutiers. Meynier et ses hommes ressortent du cabaret, et tentent de raisonner les leaders : je « lui dit malheureux, que fait tu la ? Mon ami, il ne faut pas se battre ». Et le bonhomme de répondre « Je me fou de la mort. Jean foutre de cavalier, de quoi tu te mele » !  Puis il frappe violemment Meynier d’un coup de poing sur la tête. Lequel sort aussitôt son sabre, imité en cela par ses compagnons. L’émeute vire à la rébellion contre l’autorité. Les sept gardes et agents se retrouvent tabassés à tout va, bousculés dans un fossé, cognés encore, tandis que Meynier réplique à coups de sabre. Mais la foule sort victorieuse de cette bataille, les représentants de l’ordre ne devant leur salut qu’à un repli stratégique vers une maison des Charpennes, dans laquelle ils entrent précipitamment, puis ressortent par la porte de derrière, et se fondent dans la nuit.

Ecoutez cette chronique en version podcast : 

Evidemment, l’affaire n’allait pas en rester là. Dès le lendemain de la révolte, l’agent Louis Meynier en fit un long récit sous forme de procès-verbal. Un mois plus tard, le 29 janvier 1782, ce PV déboucha sur une plainte auprès de « Messieurs les connétables et maréchaux de France (…), à la table de marbre du Palais à Paris ». La procédure fut alors enclenchée, et se traduisit en mars, avril et juillet 1782, par l’audition de neuf témoins qui tous confirmèrent les faits, les nourrirent de détails, et désignèrent nommément les principaux meneurs. Et c’est ainsi que les Villeurbannais Barthélémy, Claude Billon, Pierre Gacon, et surtout Claude Varichon dit Corne, un domestique agricole âgé de 26 ans et désigné comme le chef des émeutiers, se retrouvèrent sous le glaive de la justice. Ces quatre-là furent arrêtés en août 1782, puis emmenés à Vienne où on les jeta en prison. Evidemment, ils nièrent leurs actes ou les minimisèrent. Qu’advint-il d’eux par la suite ? Hélas, les archives ne le disent pas. Leur jugement fut rendu le 26 septembre 1783. Peut-être furent-ils condamnés aux galères, voire à être pendus. La procédure quant à elle, est aujourd’hui conservée aux Archives nationales, à Paris, dans un petit sac de chanvre datant du 18e siècle. D’où notre expression actuelle : « l’affaire est dans le sac ».
Alain Belmont
Sources : Archives nationales (Paris), Z/1c/455.

Aux origines de la révolte

Au cours de la procédure ayant suivi la révolte des Charpennes, les juges parvinrent à en connaître l’origine. Tout venait de deux tourtereaux. Nicolas Dumas, marchand de bétail à La Guillotière, âgé de 22 ans, était tombé amoureux de Fleuron Goapard, fille d’un cabaretier des Charpennes. Le soir de Noël 1781, tous deux se rendirent donc à la messe de minuit dans l’église de Cusset, la main dans la main. Ce qui déplut fortement aux jeunes Villeurbannais : hors de question qu’une fille de leur village leur échappe ! Des jets de boue et des injures fusèrent. Puis, lorsque trois jours plus tard, Nicolas Dumas et Fleuron Goapard allèrent dans le cabaret du père Goapard, les jets de boue se muèrent en révolte populaire. Mais cette affaire matrimoniale n’était pas seule en cause. Depuis quelques années déjà, les Guillotins ayant acheté des maisons aux Charpennes, se plaignaient de la jalousie voire de la violence déployée par les Villeurbannais à leur égard. Ainsi, c’est toute une rivalité entre notre commune et le faubourg de La Guillotière, véritable satellite de Lyon, qui se cachait derrière cette jacquerie de nos concitoyens d’hier. 

Repères

1525 : révolte de la Guerre des paysans, en Alsace
1580 : révolte du Carnaval de Romans, en Dauphiné
1636-1637 : révolte des Croquants, en Périgord
1639 : révolte des Nu-pieds, en Normandie
1675 : révolte des Bonnets Rouges, en Bretagne, sévèrement réprimée
1774-1792 : règne de Louis XVI
1775 : ouverture du pont Morand, reliant Lyon au futur quartier des Brotteaux
1781 : publication des Confessions, de Jean-Jacques Rousseau
1786 : révolte des Deux sous par les canuts de Lyon, et fomentée aux Charpennes
1788 : révolte de la Journée des Tuiles, à Grenoble
14 juillet 1789 : prise de la Bastille, début de la Révolution française

 

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