L'HISTOIRE - 1768, la Liberté renaît à Villeurbanne

Soulèvement contre les nazis en août 1944 ; imprimeries clandestines de la Résistance ; recrutement des Brigades Internationales en 1936 : Villeurbanne fut souvent au cœur des luttes pour la Liberté. Cette tradition remonte loin dans le passé puisque c’est au 18e siècle, aux Charpennes, que les protestants retrouvèrent leur liberté de culte, après de longues persécutions.

En 1685, Louis XIV révoque l’Édit de Nantes qui autorisait le protestantisme à l’intérieur du royaume de France. Les Réformés sont forcés de se convertir au catholicisme, leurs temples systématiquement détruits, tandis que ceux qui tentent de s’enfuir vers la Suisse, les Pays-Bas ou les états allemands de confession protestante voient leurs biens confisqués et sont condamnés aux galères ou à la peine capitale. Une chape de plomb s’abat sur les 750 000 Huguenots de notre pays. Ceux qui n’ont pas pu trouver refuge à l’étranger abandonnent la religion de leurs pères, ou bien la pratiquent clandestinement : ils prient en cachette à l’intérieur de leurs maisons ; assistent au culte au fond des bois, dans des grottes ou en montagne, dans ce qu’ils nomment eux-mêmes le "Désert" ; ne se marient que devant un notaire ; ne font pas baptiser leurs enfants par le curé, quitte à ce qu’ils n’aient aucune existence légale vis-à-vis des autorités. En agissant ainsi, ces « nouveaux convertis », comme on les appelle alors, prennent de très gros risques : en 1745, soit soixante ans après la révocation de l’Édit de Nantes, on condamne encore deux protestants du Languedoc « à servir pendant leur vie en qualité de forçats sur les galères de Sa Majesté, pour avoir assisté à une assemblée de Nouveaux Convertis ». La répression sévit aussi en Dauphiné, où en 1753, 1766, 1769, 1775 et 1777, les rois Louis XV et Louis XVI édictent des lois interdisant aux protestants de vendre leurs biens sans permission officielle, afin de les empêcher de quitter le pays. Néanmoins, l’opposition aux persécutions fait lentement son chemin. Ainsi l’exécution en 1762 d’un marchand de tissus toulousain, Jean Calas, accusé à tort d’avoir tué son fils parce qu’il aurait voulu se convertir au catholicisme, révolte Voltaire et provoque un scandale en Europe.

C’est dans ce contexte encore dangereux mais s’apaisant peu à peu, que naît le temple protestant des Charpennes. À Lyon et dans ses environs, la communauté huguenote compte un millier de membres. La plupart sont des banquiers ou de riches négociants originaires de Suisse ou d’Allemagne ; on trouve aussi quelques personnes plus modestes, comme l’Allemand Christian Friellié, brasseur de bière à Villeurbanne.

 

La peur de finir au gibet à cause de  ses croyances

Sentant le vent tourner en leur faveur, mais aussi conscients du poids économique qu’ils représentent dans la cité, ces Réformés se risquent à ouvrir un premier lieu de culte à La Croix-Rousse puis à Vaise, mais en sont vite chassés par le curé de l’église voisine. Ils décident alors, en 1768, de louer une maison aux Charpennes, près du carrefour actuel des rues Gabriel-Péri et Francis-de-Pressensé. Pourquoi s’installent-ils à Villeurbanne et non à Lyon même ? Par prudence. Le Rhône forme à l’époque la frontière entre les provinces du Lyonnais et du Dauphiné, dans laquelle se trouve Villeurbanne. De ce fait, notre ville échappe au contrôle de la police et de la justice lyonnaise. Il suffit de passer le pont et vous sortez de leur juridiction. Quant aux autorités dauphinoises, elles s’intéressent bien peu à ce qui se passe si loin de Grenoble, leur capitale provinciale.

Les débuts villeurbannais de la communauté restent assez timides. La peur, toujours la peur de finir au gibet à cause de ses croyances… Et puis, petit à petit, les fidèles affluent. Sans donner leur accord tacite au temple des Charpennes, le gouvernement royal et les autorités lyonnaises font preuve de tolérance. L’archevêque de Lyon lui-même, serait venu visiter le sanctuaire et l’aurait trouvé « fort beau ». De fait le nouveau temple a été magnifiquement décoré. Les Réformés l’ont doté d’une chaire à prêcher digne d’une cathédrale, à tel point qu’elle suscite bien des jalousies. Un mauvais coucheur va même jusqu’à accuser l’architecte Morand, à l’origine du quartier des Brotteaux, d’avoir construit en 1774 le pont qui porte encore son nom uniquement pour faciliter l’accès des Huguenots aux Charpennes, « où ils s’y rassemblent plus fréquemment et en plus grand nombre ». Les cérémonies s’y tiennent chaque dimanche et sont animées par deux pasteurs « très savants », Pierre Pierredon et Benjamin-Sigismond Frossard. Le premier est originaire des Cévennes, a été formé à Lausanne et arrive à Lyon en été 1768 ; le second, d’origine suisse, a suivi les cours de l’Académie de Genève et officie aux Charpennes à partir de 1778 et jusqu’au transfert du temple aux Brotteaux, en 1785. En plus d’assurer les offices, ils dispensent un enseignement théologique et humaniste aux enfants de la communauté, dont les retombées se mesurent encore aujourd’hui car parmi leurs jeunes élèves, l’un d’eux connut un destin sortant de l’ordinaire : Benjamin Delessert.

Carte topographique dessinée par l’architecte urbaniste Jean-Antoine Morand entre 1781 et 1785.En haut, le quartier de Cusset.En bas, les Charpennes et son temple marqué d’une croix.

Repères :

1517 : un moine allemand, Martin Luther, dénonce les abus de l’église catholique et donne naissance au protestantisme
1536 : le théologien Jean Calvin introduit un nouveau courant religieux au sein du protestantisme, le calvinisme.
1562 : en France, début des guerres de Religion entre protestants et catholiques
1598 : L’Édit de Nantes met fin aux guerres de Religion et accorde la liberté de culte aux protestants
1685 : Louis XIV révoque l’Édit de Nantes et interdit le protestantisme.
1768 : aménagement du temple des Charpennes, à l’emplacement de l’actuelle école François-Truffaut
1785 : le temple des Charpennes déménage aux Brotteaux, plus proche du centre de Lyon
1787 : Louis XVI tolère de nouveau le culte protestant
1804 : La Loge du Change, dans le quartier Saint-Jean, est transformée en temple
1884 : construction du Grand Temple de Lyon, quai Victor-Augagneur
1886 : ouverture d’un temple protestant à Villeurbanne, 35 route de Genas
1926 : le culte protestant se déplace au 19 rue Jean-Claude-Vivant, jusqu’à la démolition du temple en 2006.

 

Du temple de Villeurbanne à l’Écureuil

Benjamin Delessert (1773-1847) compta parmi les hommes les plus brillants de son époque. Scientifique de formation et industriel de profession, il mit au point les premières usines pouvant produire du sucre de betterave. Humaniste, il créa les soupes populaires pour aider les plus démunis et fonda en 1818, une banque destinée aux familles modestes et appelée à un grand avenir : la Caisse d’Épargne. Ce bienfaiteur fut baptisé à Villeurbanne, comme le prouve l’acte rédigé le jour même de sa naissance par le pasteur du temple des Charpennes : « Le quatorze février mil sept cens septante-trois est né un fils naturel et légitime à sieur Étienne Delessert négociant bourgeois des villes de Cossonay et d’Aubonne canton de Berne, et de dame Magdelaine Catherine Delessert née Bon de La Tour son épouse, habitans de la ville de Lyon il a été baptisé le vingt huit du dit mois par nous Pierre Pierredon pasteur, son parain est sieur Paul de Lessert son oncle paternel representé par sieur Jean Baptiste Brun negociant demeurant Lyon et sa maraine demoiselle Julie Bon de La tour sa tante maternelle et lui avons donné nom Jules Paul Benjamin ».

 Portrait de Benjamin Delessert, fondateur de la Caisse d’Épargne.

 

Par Alain Belmont, historien

Sources : Archives municipales de Lyon, 1 GG 717 et 2 SMO 63/3. Archives du Rhône, 9 C 50 à 57 ; 3 E 34239 à 34244, registres de maître Cochard, notaire à Villeurbanne, 1768-1782 ; 7 V 17. Archives municipales de Villeurbanne (Le Rize), 2 C 602 et 605, 1 D 263 et 268. Archives de l’Isère, 2 C 982 et 9 V 1/1 ; J.J. Bonnaud, Discours à lire au Conseil en présence du roi, par un ministre, 1787. Bibliographie : Y. Krumenacker, Des protestants au siècle des Lumières. Le modèle lyonnais (Champion, 2002, 358 p.).

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