L'HISTOIRE - Quand Villeurbanne rêvait d’une ceinture de nature

Il y a un siècle, la destruction d’un rempart protégeant Villeurbanne suscite un projet de ceinture verte.
Un espace de nature, un poumon pour la ville, qui voit effectivement le jour mais après plusieurs générations d’efforts.
Photographie aérienne  de l’hippodrome  du Grand Camp  à Villeurbanne. (©BML/Fonds Sylvestre)

Photographie aérienne de l’hippodrome du Grand Camp à Villeurbanne. (©BML/Fonds Sylvestre)

La Grande Guerre, avec ses tanks et ses avions, avec ses canons rayés capables d’envoyer des obus à plus de 50 kilomètres, a sonné le glas des anciennes fortifications héritées des siècles passés. Conséquence : le long rempart de 11 kilomètres édifié de 1885 à 1887 pour protéger les quartiers de l’est lyonnais, courant à travers Villeurbanne depuis la Feyssine jusqu’à la route de Genas, a perdu toute raison d’être. Si l’ennemi survenait en région lyonnaise, il ne tiendrait pas plus longtemps qu’un rideau de fumée. L’armée en a bien conscience, aussi décide-t-elle de s’en débarrasser sitôt la Première Guerre mondiale terminée. Le 29 juillet 1920, une loi ordonne de « déclasser » (d’abandonner) les principales fortifications de Lyon, dont le fameux rempart. Ses murs et son terrain seraient pour partie vendus à qui voudrait les acheter, et pour partie consacrés à accueillir des Habitations à Bon Marché, les ancêtres de nos HLM.
Quand la nouvelle arrive à Villeurbanne, elle provoque immédiatement une levée de boucliers. La commune s’oppose à ce que les terrains militaires bordant son territoire soient vendus aux enchères et convertis en pavillons, en ateliers ou, pire, en usines qui viendraient encore polluer un peu plus la grande cité ouvrière qu’est devenue Villeurbanne. Le maire, Jules Grandclément, a d’autres projets pour ces espaces. Il les expose au conseil municipal en septembre 1920. Depuis 50 ans la ville s’est considérablement accrue, passant de 7 000 à plus de 50 000 habitants. « Il en est résulté, constate-t-il, une agglomération chaotique, sans plan d’ensemble. Une ville mal faite qui s’est développée au hasard des intérêts privés, où chacun a bâti à sa guise et tracé des voies de communication à sa fantaisie. Il est temps de réagir si nous voulons que le Villeurbanne de demain soit une cité rationnellement organisée », une ville moderne, dotée de poumons verts où l’on puisse respirer. Le déclassement des fortifications fournit une occasion inespérée. À la place du rempart, de ses bastions, de ses fossés et de ses abords encore vierges de toute construction, Jules Granclément rêve d’une ceinture verte : « Il nous faut prévoir au milieu de la verdure des emplacements où les ouvriers trouveront à se loger, et nous devons mettre à la disposition de nos citadins des squares et des terrains où ils pourront se délasser tant au point de vue de l’hygiène que de l’esthétique ». Cette ceinture verte partirait du parc de la Tête-d’Or et de l’hippodrome du Grand-Camp, à l’emplacement actuel du campus de La Doua, pour aller jusqu’aux bois de Bron, sur la colline de Parilly. Des cités-jardins, des terrains de foot, de tennis et d’athlétisme, s’y succéderaient sur plusieurs kilomètres, en limite de la ville et du canal de Jonage. On profiterait aussi du voisinage du Rhône pour aménager « une ou plusieurs de ces piscines qui manquent à l’agglomération lyonnaise ».
Le rêve du docteur Grandclément suscite l’enthousiasme du conseil municipal. Les Villeurbannais ne sont pas les seuls à lorgner sur ces vastes terrains. Le maire de Lyon, Edouard Herriot, a lui aussi dans ses cartons non seulement un projet de plaine des sports sur le site des terrains militaires de La Doua et du Grand-Camp, mais aussi l’esquisse d’un boulevard de ceinture qui, comme à Vienne en Autriche d’où lui vient ce modèle, relierait les communes de l’est lyonnais et fluidifierait la circulation automobile en centre-ville. Les maires de Bron et de Vénissieux, tout autant concernés par le déclassement du rempart, se rangent comme un seul homme derrière l’avis général. Tous ces élus de Lyon et de la banlieue montent au créneau le 15 novembre 1920 pour parler d’une seule voix, et réclamer à l’État la cession gratuite des terrains convoités. Hélas, Paris ne suit pas les réclamations des communes du Rhône.

La piscine d’été de Cusset en travaux. Prise de vue entre 1930 et 1935. (©BML/Fonds Sylvestre)

La piscine d’été de Cusset en travaux. Prise de vue entre 1930 et 1935. (©BML/Fonds Sylvestre)

Presque dix ans s’écoulent sans que rien ne se passe. Puis, d’un coup, les rêves du docteur Grandclément commencent à se concrétiser. En 1929, le Conseil général du Rhône entame l’aménagement du boulevard de ceinture à l’emplacement du rempart. Un an plus tard, en 1930, le maire Lazare Goujon fait construire le stade et la piscine situés à deux pas de l’usine hydroélectrique de Cusset, juste en contrebas des fortifications dont on voit encore aujourd’hui les vestiges. À Bron, à partir de 1936, le préfet du Rhône crée les premiers bosquets du parc de Parilly. Las, la ceinture verte s’arrêtera là. La frénésie d’aménagement des années 1970-80, amène l’État à transformer le boulevard bordé d’arbres en périphérique, voie rapide dédiée à la toute-puissante automobile. Le poumon vert se noircit des particules lâchées par les véhicules en tous genres. Jusqu’à ce qu’entre 2000 et 2002, la ville de Villeurbanne transforme les berges du Rhône et les anciens champs de captage de la Feyssine en 45 hectares de parc naturel. Au moins sur une petite partie de son tracé, la ceinture verte est devenue réalité.

Par Alain Belmont, historien

Sources : Archives de Villeurbanne (Le Rize), 1 D 275, 1 D 277-278. Bulletin municipalde Villeurbanne, 1/6/1938.

 

Repères

1908-1922 : Jules Grandclément, maire de Villeurbanne
1920 : en Inde, Gandhi commence sa campagne contre l’occupation anglaise
1924-1935 : Lazare Goujon, maire de Villeurbanne
Années 1930 : grave crise économique en France et en Europe
1932 : le maire de Lyon Edouard Herriot est nommé président du Conseil
1933 : Hitler devient chancelier en Allemagne
1934 : inauguration
des Gratte-Ciel
1938 : annexion de l’Autriche par l’Allemagne (Anschluss)

Le boulevard de ceinture

Voulu dès 1920 non comme une autoroute urbaine saturée par la circulation, mais comme une avenue noyée dans la verdure et bordée par endroits d’une piste cavalière (!), le boulevard de ceinture doit beaucoup au président du Conseil général, Laurent Bonnevay (1870-1957). C’est à lui qu’incomba la réalisation des travaux. Ils furent entamés à Bron de 1931 à 1934, et se poursuivirent tronçon par tronçon à travers Villeurbanne sur 7 kilomètres de long, d’abord entre Cusset et Croix-Luizet de 1935 à 1938, puis de 1937 à 1939 entre Croix-Luizet et le pont Raymond-Poincaré. Le chantier mit beaucoup plus de temps pour toucher au but sur les territoires de Vénissieux et de Saint-Fons, puisque le boulevard ne fut officiellement inauguré qu’en… mai 1960 ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce boulevard Laurent-Bonnevay fut aménagé au cours des années 30 à coups de pelles et de pioches par une armée d’ouvriers au chômage, aidés par des charrettes tirées par des chevaux, et par quelques camions et pelles mécaniques. Les photos prises à Cusset lors de l’achèvement de son premier tronçon villeurbannais montrent un aréopage de notables en costume, foulant une chaussée totalement dépourvue de circulation. Comme un grand sentier de parc naturel.

En 1938, les députés Brun et Levy, avec les élus du Conseil général visitent le tracé du boulevard de ceinture qui contournera Villeurbanne sur sept kilomètres.

En 1938, les députés Brun et Levy, avec les élus du Conseil général visitent le tracé du boulevard de ceinture qui contournera Villeurbanne sur sept kilomètres. (©AMV/Le Rize)

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