L'HISTOIRE - Premières chorales

Il y a un peu plus de 150 ans, le 1er mai 1865, naissait la première chorale de Villeurbanne. Un ensemble qui fut vite suivi par d'autres, tant le chant était populaire au 19e siècle.
Premières chorales - Concours musical du 16 aout 1868

À Villeurbanne, l’on chantonnait depuis belle lurette À la claire fontaine ou Le chat de la mère Michel, tandis que dans les églises et dans les monastères, les moines et les fidèles entonnaient des chants religieux depuis le Moyen Âge. Mais le fait de se regrouper entre chanteurs amateurs et de former un chœur fut une nouveauté du 19e siècle, qui naquit en même temps que d’autres loisirs comme les sports collectifs ou les fanfares. Dans notre ville, l’initiative de la première chorale revient à un ancien instituteur qui, plus tard, fut brièvement maire de Villeurbanne : Michel Gelas.

En février 1865, Gelas réunit autour de lui 25 jeunes gens de 17 à 30 ans habitant le quartier des Maisons-Neuves, pour la plupart artisans ou commerçants. Seuls trois cultivateurs se joignent au groupe, alors que les ouvriers en sont totalement absents, eux qui représentent pourtant une part importante des Villeurbannais – la faute au montant de la cotisation annuelle, trop élevé pour leurs revenus. "Le Ménestrel de Villeurbanne", tel est le nom, aux résonances médiévales, que se donne le groupe. D’après ses statuts, «le but de la Société est de tirer le meilleur parti possible des voix et des dispositions musicales de jeunes gens de la commune de Villeurbanne, de manière à développer en eux le sentiment de l’art. Pour parvenir à ce but, [ils] seront instruits et exercés dans la science du chant et exécuteront les morceaux de musique religieuse ou profane qui leur seront enseignés».

Tout cela est bel et beau, mais avant de pouvoir pousser ses premières vocalises, Le Ménestrel doit d’abord obtenir la bénédiction du préfet du Rhône. En cette époque où règne l’empereur Napoléon III, le droit d’association n’est en effet pas libre, et tout rassemblement de population fait craindre une manœuvre politique. Le préfet ordonne donc à un commissaire de police d’enquêter sur les postulants. Sa mission terminée, le policier rend un avis favorable : «Les jeunes gens appartiennent à des parents connus dans la commune sous les rapports les plus avantageux. Leur conduite morale n’a jamais donné lieu à aucune remarque défavorable, et aucun d’eux n’a été signalé comme ayant des opinions hostiles au gouvernement de l’Empereur». Le Ménestrel entame aussitôt ses activités. Ses membres se réunissent plusieurs soirs par semaine dans une salle gracieusement prêtée par la mairie, où ils répètent les morceaux du répertoire choisi par le directeur de la chorale. Gare à ceux qui arrivent en retard de quelques minutes ou qui manquent les répétitions : les amendes pleuvent sur eux ! Puis vient le grand moment des premières représentations publiques. Le Ménestrel donne de la voix à tout bout de champ, lors des concerts qu’il organise lui-même, ceux qu’il offre pour des œuvres de charité, mais aussi chaque fois que le curé, ou le maire, le sollicite pour donner plus de solennité aux cérémonies civiles ou religieuses. Enfin, une fois par an, la chorale participe à des concours de chant organisés dans la région : en 1868 à Grenoble, en 1869 à Annecy, en 1877 à Lyon, où elle remporte les premier ou deuxième prix. Le succès frappe donc très vite à sa porte. En 1881, lors de son concert annuel, Le Ménestrel réunit plus de 700 spectateurs qui applaudissent La Traviata, C’était le 2 décembre, Les voix de l’Océan, et surtout son morceau fétiche, La sérénade du Ménestrel.

Pourtant, malgré ces succès, le Ménestrel périclite. Les jeunes gens des débuts prennent de l’âge, se marient, ont des enfants et, ce faisant, délaissent les répétitions et les concerts de la société. En 1884, le groupe ne compte plus que 15 membres actifs. Il est dissous en 1885, après 20 ans d’existence. Les chorales ne disparaissent pas pour autant de Villeurbanne. Dès 1866 un deuxième ensemble, "L’accord parfait", voit le jour aux Charpennes. Dirigé par Laurent Posterie, il recrute la quasi-totalité de ses membres parmi les ouvriers et employés de l’usine de bronze et d’orfèvrerie de M. Désir. Leur voix d’or se fait entendre tous les mardis et vendredis pour les cours de solfège, et tous les dimanches midi pour les répétitions générales – autrement dit un programme bien chargé, qui vient s’ajouter aux horaires de travail longs comme un jour sans pain. Cette chorale charpennaise eut une existence éphémère. Ce qui ne fut pas le cas du Cercle choral de Villeurbanne. Fondé en 1892, lui atteignit d’emblée 58 membres recrutés dans pratiquement toute la ville, et se distingua année après année par la qualité de ses prestations – entre autres lors des fêtes franco-russes organisées à Lyon en 1894, en marge de l’exposition universelle. Après avoir pris ses premiers quartiers dans un café de la place Grandclément, le Cercle choral de Villeurbanne connut son apogée au cours des années 1930, lorsqu’il déménagea pour le tout nouveau théâtre des Gratte-Ciel, l’actuel TNP. Depuis sa voix s’est éteinte, mais bien d’autres groupes perpétuent aujourd’hui la tradition de cet art populaire.

Cercle choral de villeurbanne

Repères

1831 : construction de l’opéra de Lyon
1848-1865 : Julien Roustan, maire de Villeurbanne
1852-1870 : règne de l’empereur Napoléon III
1866 : Jean-Baptiste Clément écrit Le temps des cerises, chanson fétiche de la Commune de Paris
1870-1871 : Michel Gelas, maire  de Villeurbanne
1873-1921 : vie d’Enrico Caruso, l’un des plus grands chanteurs d’opéra  de l’histoire
1882 : Waldeck - Rousseau dépose un projet de loi en faveur du droit d’association
1888-1892 : Jean- François Barnoud, maire de Villeurbanne
1901 : loi sur la liberté d’association en France
1934 : inauguration de la salle de spectacles du Palais du travail de Villeurbanne

La chorale interdite

Il fallait parfois montrer patte blanche pour donner de la voix. Les choristes de la Lyre du lion d'or l'apprirent à leurs dépens. Cette chorale basée au Tonkin déposa comme les autres une demande d'autorisation au préfet du Rhône, en 1888. S'ensuivit une enquête dont les résultats furent catastrophiques. Le maire de Villeurbanne déclara au préfet que les membres de la Lyre étaient «tous des ouvriers de divers quartiers de Lyon», et qu'il ne pouvait pour cette raison, garantir leur honorabilité. Pire, d'après lui cette chorale «deviendrait bientôt le rendez-vous de toutes les filles de mauvaise vie et de leurs souteneurs». Et d'ajouter : «Je sais par expérience, que les chants et les danses se termineraient chaque soir par des rixes et des scandales». Ainsi fut tuée dans l'œuf la seule chorale villeurbannaise créée au 19e siècle par et pour des ouvriers. Un comble, dans une cité industrielle.

Alain Belmont, historien

Sources : Archives du Rhône, 4 M 583, 585, 588, 589, 4 Msup 9. Archives de Villeurbanne (Le Rize), Le Journal de Villeurbanne, 1896-1900 ; Bulletins municipaux de 1930 à 1937, avec nos remerciements à D. Grard pour son aide.

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