Réfugiés au cœur de la débâcle

En 1940, le déferlement de l’armée allemande sur la France provoque un afflux massif de réfugiés à Villeurbanne.
Réfugiés au cœur de la débâcle

Leurs colonnes interminables s’étirent sur toutes les routes de France menant en direction du sud. Voitures, charrettes, brouettes, vélos, motos, marche à pied : tous les moyens sont bons pour se déplacer. Quant aux trains, ils sont pris d’assaut par des foules en folie. L’essentiel est de fuir, le plus loin et le plus vite possible. Beaucoup n’ont qu’un sac contenant quelques habits et deux-trois jours de vivres avec eux. D’autres ont entassé une montagne de meubles sur leurs véhicules, comme s’ils ne devaient jamais revenir chez eux. L’on voit des voitures surmontées de matelas accrochés sur le toit ; leurs passagers espérant ainsi pouvoir se protéger des balles des Stukas, ces avions nazis qui mitraillent sans pitié les files de réfugiés.

 

Depuis le 10 mai 1940, ce jour maudit où les armées allemandes ont entamé leur offensive, une marée humaine s’est jetée sur les chemins de l’exode. Les départements du Nord ont été les premiers touchés, puis la vague s’est étendue au fur et à mesure de la déroute des troupes alliées, gagnant la Champagne, la Normandie, la région parisienne, le Val de Loire, la Bourgogne, et même le Lyonnais. Au plus fort de l’événement, huit à dix millions de personnes se lancent dans cette fuite éperdue, soit près du quart de la population ! Jamais dans toute son histoire, la France n’a connu pareille débâcle humaine.

 

Ce flot de réfugiés atteint évidemment Villeurbanne. Depuis plusieurs années déjà, elle accueille des exilés provenant d’Europe centrale et particulièrement d’Allemagne, que les Juifs et les opposants politiques au nazisme ont fui depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, en 1933. Au tout début de la guerre, en septembre 1939, on a dû aussi installer des habitants de Strasbourg et de localités d’Alsace et de Lorraine, expulsés préventivement par les autorités militaires. Leur relogement s’est fait méthodiquement, notamment dans la nouvelle cité des Gratte-Ciel, où de nombreux appartements restaient vides faute de locataires.

 

Mais avec la débâcle, la municipalité s’avère totalement dépassée. Combien sont-ils à affluer à Villeurbanne ? Le 6 juillet 1940, le personnel de la mairie établit une liste de 462 personnes, adultes et enfants confondus. Puis une deuxième liste le lendemain, de 10 personnes, et ainsi de suite, tout au long de l’été 1940, au fur et à mesure des arrivées. Le 4 novembre, la 43e liste recense le 757e réfugié. Quant aux Alsaciens-Lorrains, ils sont 974. Au total, le nombre de réfugiés approcherait 2000 personnes, un chiffre probablement sous-estimé, car il ne prend pas en compte les personnes qui ne se firent pas recenser.

 

 

Ces malheureux appartiennent à toutes les catégories de la population, riches ou pauvres, ouvriers ou industriels, agriculteurs ou fonctionnaires. Le 29 juillet 1940, arrivent ainsi trois frères et sœur de 7, 14 et 15 ans. Ils ont quitté leur village de Ceffonds, en Haute-Marne, et ont roulé à bicyclette jusqu’à Villeurbanne, sans leurs parents, pour rejoindre un oncle ou un cousin habitant près de la route de Genas. Le 7 septembre, voici aussi M. Katz, qui a laissé son restaurant parisien pour s’installer avec femme et enfants dans le quartier des Charpennes. Beaucoup ont tout perdu dans leur fuite. Comme Cécile Lévy, de Bouzanville en Moselle : « Je ne possède plus de meubles, la maison a été pillée et je n’ai pas de ressources pour en acquérir ». Même tableau pour Jean Cheminaud, un journaliste réfugié cours Tolstoï : « Tout ce que je possédais a été séquestré à Mulhouse lors de mon expulsion par la Gestapo ».

 

Résultat, la ville, déjà soumise aux pénuries de la guerre, se retrouve en première ligne face à cette misère humaine. Après la capitulation de la France, le 22 juin 1940, le retour à domicile devient possible. Lentement, le flux s’inverse. Les premiers rapatriements interviennent en juillet et s’étirent sur des mois, le temps nécessaire pour acheminer des millions de personnes sur des voies de communication complètement engorgées et en partie détruites. Mais un grand nombre de réfugiés préfère rester à Villeurbanne, la région lyonnaise se trouvant en zone libre jusqu’en novembre 1942, et certaines usines situées au nord de la ligne de démarcation ayant choisi de s’implanter ici.

 

Du coup, en 1942 la ville se retrouve surpeuplée, au point que le maire refuse désormais d’expulser les occupants de logements insalubres ! « Villeurbanne, écrit-il au préfet, a été amenée à héberger de nombreux réfugiés et surtout des employés et des ouvriers des usines des régions occupées, repliées sur son territoire. Il en résulte une pénurie complète de locaux d’habitation dans la commune ». Cette nouvelle population inquiéta immédiatement la police de Vichy, qui craignit dès novembre 1940 « un esprit très favorable à la victoire britannique » chez certains réfugiés. Et de fait, la Résistance allait recruter à tour de bras parmi eux.

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