Jean Voillot, l'ouvrier sénateur

Une rue du quartier des Brosses porte son nom. Portrait d'un grand homme de la IIIe République.
Jean Voillot, l'ouvrier sénateur

Au début du 20e siècle, Villeurbanne bénéficia d'un trio remarquable d'hommes politiques à sa tête : Jules Grandclément (1868-1935) dans le fauteuil de maire, Francis de Pressensé (1853-1914) comme député, et enfin Jean Voillot (1874-1953) comme conseiller général. Les deux premiers, Grandclément et Pressensé, appartenaient à l'élite sociale, le maire étant médecin et le député un bourgeois parisien. Rien d'étonnant donc, à ce qu'ils exercent des responsabilités publiques. Par contre, Jean Voillot était issu d'un milieu populaire. Son père exerçait en effet la profession de menuisier dans un petit village de la Nièvre, Ternant. Tout naturellement, le petit Jean apprit donc comme son père, à travailler le bois. Qui aurait cru qu'il suivrait une brillante carrière politique, jusqu'à être élu sénateur ?

Devenu adulte, Voillot quitte le Nivernais et s'installe à Lyon, où il gagne sa vie comme ouvrier menuisier. Ses idées penchent à gauche et, très vite, il rejoint un syndicat des métiers du bois et adhère au Parti ouvrier français, vers 1893. L'homme a des qualités, à n'en point douter. Assoiffé de lectures, il acquiert une grande culture et impose le respect, d'abord par sa pugnacité puis, maturité aidant, par sa capacité à discuter de manière constructive avec ses opposants politiques. C'est lui que ses camarades envoient pour représenter sa profession ou son parti dans les divers rassemblements tenus à travers la France, comme au congrès national de la CGT, qu'il contribue à organiser à Lyon en 1901. Lui, que le maire de Lyon, Victor Augagneur, choisit pour rejoindre son équipe de conseillers municipaux, en mai 1904. D'emblée, Voillot s'empare des dossiers les plus importants à l'époque, comme la séparation de l'Église et de l'État, dont il est un fervent défenseur – au point de participer, le 8 décembre 1904, à une manifestation opposée à la Fête des lumières, trop religieuse à son goût !

L'année 1904 le propulse aussi au Conseil général du Rhône, où il représente le canton de Villeurbanne, bien que n'habitant pas encore notre ville. Il change alors radicalement d'envergure. Favorable au rapprochement des petits partis de gauche, il soutient la fondation de la Section française de l'internationale ouvrière (la SFIO, ancêtre du PS), et devient à cette occasion un ami de Jean Jaurès. Lorsque le grand tribun se déplace en juin 1905 au cirque Rancy pour consolider les fondations de la SFIO, celui qui l'accueille et préside l'assemblée de 5000 militants, n'est autre que Jean Voillot.

Affiche Jean Voilot de 1914

Affiche de 1914.

Devenu un ténor de la gauche, Voillot fait preuve d'une grande activité au sein du Conseil général. Après avoir déménagé à Villeurbanne, où il loge dans un immeuble du cours Tolstoï, il prend d'abord fait et cause pour notre ville, veillant au développement de son réseau de tramways ou appelant, comme en juin 1910, au vote d'une nouvelle loi exemptant les municipalités de payer des prix astronomiques lors d'expropriations d'intérêt public, exemple villeurbannais à l'appui. Puis notre conseiller général se spécialise dans les questions intéressant la prise en charge des malades, des enfants, des personnes âgées, ou encore le logement et les conditions de travail des ouvriers… bref, dans tout ce qui peut améliorer concrètement la vie quotidienne des personnes modestes ou vulnérables. C'est avec ce mandat de conseiller général que Jean Voillot s'épanouit pleinement, et obtient ses plus beaux résultats ; d'autant qu'il reste élu du canton de Villeurbanne pendant 32 ans !

Élu député en 1914, fort de ses lauriers, l'ancien ouvrier menuisier poursuit son ascension. Après la mort de Francis de Pressensé, il est élu député de Villeurbanne au scrutin du 10 mai 1914, en obtenant 8478 voix, contre 4655 voix pour son adversaire Berlie. Sa vie se partage désormais entre Villeurbanne, la préfecture du Rhône et la Chambre des députés. A Paris, Voillot ne prend pas souvent la parole au perchoir, préférant s'investir dans les commissions où s'effectue l'essentiel du travail des députés. Il siège ainsi dans la commission de contrôle de la Chambre, dans celle des marchés publics, particulièrement importante en ces temps de Première Guerre mondiale, puis dans la commission des dommages de guerre, une fois la victoire obtenue.

Déclaration de candidature Voillot 1914

 

Arrivent les élections législatives de 1919, que Voillot perd de justesse. Il se replie alors sur son mandat de conseiller général, avant d'effectuer un nouveau saut en avant : en 1927, il est en effet élu sénateur du Rhône. Mais dans ce grand mandat national, notre concitoyen d'hier ne brille guère, n'intervenant qu'une seule fois à la tribune en neuf ans. Le terrain départemental est décidément son meilleur champ d'action. Il se retire du Sénat en 1936, et quitte le Conseil général du Rhône la même année, sous les applaudissements de tous les conseillers. Il meurt à Lyon le 18 février 1953, sans jamais avoir renié ses origines. Sur son acte de décès, l'officier d'État-Civil inscrivit, de manière tout à fait inhabituelle, sa profession comme suit : "ancien menuisier, ancien sénateur". Un grand homme quittait la scène villeurbannaise.

Par Alain Belmont, historien.

Sources : Archives municipales de Villeurbanne (Le Rize), 1 D 274. Archives municipales de Lyon, 2E 3616. Archives de la Nièvre, 4 E 289/9. Archives du Rhône, 3 M 1366. Site internet Gallica: Rapports et délibérations du Conseil général du Rhône (1904-1936) ; Journal Officiel, débats parlementaires (1914-1919) ; presse nationale et régionale (1901-1936).

 

Repères

1870-1940 : IIIe République
1902-1910 : Francis de Pressensé est député de Villeurbanne
1904 : Jean Jaurès fonde le journal L'Humanité, auquel contribua Jean Voillot
1905 : fondation de la SFIO, ancêtre du Parti socialiste actuel
1905 : Aristide Briand fait adopter la loi de séparation des Églises et de l'État
1905-1957 : Edouard Herriot est maire de Lyon
1908-1922 : Jules Grandclément, maire de Villeurbanne
1912-1919 : Jean Voillot siège au conseil municipal de Villeurbanne
1914 : assassinat de Jean Jaurès. Début de la Première Guerre mondiale
1922-1935 : Lazare Goujon, maire de Villeurbanne

 

Une personnalité en avance sur son temps

Jean Voillot

En 1914, à l'occasion des élections législatives, Jean Voillot trace les grandes lignes de son programme politique. Clairvoyant sur les risques de guerre mondiale, il prône un rapprochement franco-allemand, la réduction des armements et même l'instauration, comme le voulait Pressensé, d'un arbitrage international pour régler les conflits entre nations. En matière d'administration, Voillot suggère la "substitution de grandes régions au cadre départemental actuel" - un sujet encore d'actualité cent ans plus tard! Mais c'est en matière sociale que l'ancien menuisier va le plus loin. Pour "améliorer les conditions d'existence" du plus grand nombre, il souhaite que l'État multiplie les habitations à bon marché et hygiéniques, limite la durée du travail, supprime le travail de nuit, et généralise l'assurance maladie, la retraite et la prise en charge du chômage. Enfin, à une époque où seulement trois pays au monde accordent le droit de vote aux femmes, Jean Voillot appelle à une "extension du droit de vote à la femme" et même, comme le relate le journal L'Action féministe de juillet 1919, "l'égalité politique absolue entre les sexes", autrement dit leur éligibilité. Un droit qu'elles n'obtinrent qu'en 1944.

 

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