Les joutes du Canal

Aujourd'hui désertes, les eaux du canal de Jonage accueillaient au siècle dernier, l'un des sports emblématiques de la région lyonnaise et de la vallée du Rhône.
Les joutes du Canal
jouteur Charpennes 1903

Les spectateurs ont pris place sur les berges du canal de Jonage, juste en amont du barrage de Cusset. A cet endroit, le canal s'élargit et forme un beau lac aux eaux calmes, comme une greffe de Paladru ou d'Aiguebelette en terre Villeurbannaise. En ce 10 juillet 1938, le temps est au beau fixe et le succès au rendez-vous, avec plus de 20 000 personnes venues assister à la fête : le tournoi de joutes organisé par le journal La Voix du Peuple, édité par le parti communiste de la région lyonnaise. Après une matinée de kermesse, les bateaux sont enfin tirés jusqu'à l'eau. Quatre équipes doivent s'affronter, venues de Vaise, de Roanne, et de villages de la vallée du Rhône où les joutes se pratiquent depuis tant de siècles qu'elles font partie des traditions populaires. Les équipages prennent place. Les rameurs d'abord, à huit par barque, munis de petites rames en forme de pagaies, les "arpaillettes".
Puis le capitaine monte à l'arrière ; c'est lui qui commandera l'équipage. Enfin, le roi du moment, le jouteur, s'installe sur une plate-forme surélevée située à la poupe, le "tabagnon". Il porte une grande lance de bois avec laquelle il tentera de renverser son adversaire, et une sorte de bouclier, le "plastron", que le jouteur adverse doit impérativement viser sous peine d'élimination. Tous sont habillés d'un uniforme blanc et de ceintures de flanelle rouges ou bleues, qui leur donnent fière allure.

Les barques s'éloignent de la berge, se font face, puis avancent à toute allure l'une vers l'autre. Le duel se fait par le côté gauche, à la "Lyonnaise". Le public retient son souffle. Arrive le choc. Les jouteurs s'arc-boutent sur le tabagnon, et poussent de toutes leurs forces sur leur lance, qui se ploie sous l'effort, monte vers le ciel, semble prête à se casser. Puis l'un des deux jouteurs tombe à l'eau, vaincu. Le combat n'a duré qu'un instant, mais il déclenche des tonnerres d'applaudissements. Le perdant regagne la berge à la nage, pendant que deux autres bateaux se préparent pour la joute suivante. Au total, onze combats se déroulent pendant cette journée. Les jouteurs de Roanne, dont certains sont champions de France, se démarquent du lot, mais c'est le club de Vaise, la "Compagnie maritime", qui emporte les vivats du public et les faveurs de la presse  : « De belles performances ont été accomplies. Garnier, Lelle, Carré et Valadier, Collonge, ont montré la vigueur de leurs muscles et leur science de fins jouteurs, parmi les meilleurs 32 jouteurs sélectionnés ».

Alliance jouteurs Charpennes 1903

Alliance des jouteurs et sauveteurs, Charpennes 1903

Manifestation exceptionnelle, que ces joutes de 1938 ? Pas du tout. Même s'il est sur sa partie villeurbannaise, aujourd'hui complètement délaissé par les sports d'eau, le canal de Jonage est, dès la fin de son aménagement dans les années 1890, le théâtre privilégié de fêtes nautiques et tout particulièrement de joutes. Il en accueille ainsi le 8 juillet 1928, organisées par la municipalité et comptant pour le championnat de France. L'assistance n'est pas tellement nombreuse, avec un peu plus de 1000 spectateurs payants. Dommage. Le maire Lazare Goujon comptait sur le bénéfice de la journée pour financer une partie du Palais du Travail, première pierre du quartier des Gratte-Ciel. En 1927, c'est au tour du Comité des Régates Internationales d'organiser des joutes à Cusset. Remontons encore un peu le temps. Avant la Première Guerre mondiale, les joutes villeurbannaises étaient une véritable institution. Comme dans tous les grands villages de la vallée du Rhône, et comme dans les principaux quartiers fluviaux de Lyon, notre ville disposait de son propre club de jouteurs, "l'Alliance des Jouteurs et Sauveteurs des Charpennes". Fondée en 1903, l'Alliance possédait deux bateaux de combat, le "Bayard" et le "Carnot", et entraînait régulièrement ses membres sur les eaux du Rhône et du canal, tantôt à des duels, tantôt à la natation, un sport obligatoire pour pouvoir ramener les vaincus sains et saufs !

nageuses Croix-Luizet 1906

Nageurs à Croix-Luizet en 1906.

En cas d'inondations ou d'accidents, elle intervenait aussitôt pour sauver les personnes en détresse et parfois, hélas, pour rechercher les noyés. Particulièrement populaire, l'Alliance organisait plusieurs compétitions de joutes durant la belle saison, et une grande fête chaque année, comme celle du 31 juillet 1904 ou celle du 10 août 1912. Son succès lui valut de participer aussi aux divers championnats de la région lyonnaise, et jusque dans la capitale, où l'Alliance envoya en septembre 1907 son meilleur jouteur, Astruc, disputer le Grand Prix de Paris. Les joutes villeurbannaises connurent alors leur âge d'or. Puis vint la Première Guerre mondiale, sa mobilisation générale et ses morts innombrables. L'Alliance des Charpennes tomba à l'eau. Une "Alliance des Jouteurs et Sauveteurs de Villeurbanne" en 1928, puis une "Union Sportive des Sauveteurs-Jouteurs de Lyon-Villeurbanne", fondée en 1947, tentèrent de relever le flambeau mais ne connurent qu'une existence éphémère. Les eaux du canal de Jonage devinrent silencieuses. Pour toujours ? Peut-être pas.

nageuses canal 1928

L'équipe de la "Libellule" : Mlle Koenig, Jullien, Gesse

Le paradis des nageurs

Les jouteurs ne sont pas les seuls à fréquenter le canal
de Jonage. Sitôt mis en eau, nos concitoyens d'hier s'y ruent pour s'y baigner, et se prélasser sur ses berges campagnardes. Les compétitions sportives suivent dans la foulée. Dès juillet 1899, l'association "L'Eclair" organise des épreuves de natation baptisées "Concours de Villeurbanne",
en présence des personnalités de la ville dont le maire Frédéric Faÿs. Le mouvement est lancé. La natation devenant de plus en plus populaire, les courses s'y déroulent sans relâche. En juillet 1928, le "Challenge de Villeurbanne" voit se succéder des nages sur 50, 100, 200 et 400 mètres, des matches de water-polo et aussi des épreuves d'aviron. L'ouverture des piscines de Cusset et des Gratte-Ciel, en 1930 et 1934, n'entame pas la popularité des berges du canal, qui restent noires de monde lors des premiers congés payés, en 1936. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale et lorsque le développement de la circulation sur le boulevard de ceinture bouleversa le paysage environnant, que le canal de Jonage perdit son attrait auprès des Villeurbannais.

 

Repères

1894 : début du creusement du canal de Jonage
1899 : mise en service du barrage de Cusset
1892-1903 :  Frédéric Faÿs, maire de Villeurbanne
1903 : la mairie de la place  Granclément et l'hôpital  de la rue Faÿs sont en cours de construction
1903 : aux USA, création des  usines Ford
1924-1935 : le docteur Lazare Goujon, maire de Villeurbanne
1935-1939 : aménagement du  boulevard de ceinture à Villeurbanne
1935 : le communiste Camille Joly remporte les  élections municipales de Villeurbanne
1936 : victoire du Front Populaire aux élections législatives
2016 : une navette fluviale entame des croisières sur le canal de Jonage

 

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