Tous aux abris !

  • Tous aux abris !
En 1939, bien avant l'invasion des troupes allemandes, Villeurbanne se prépare à la guerre.

L'affiche représente une bombe, énorme, en train de tomber. Une bombe rouge, de la couleur du sang. Sa cible : le beffroi de l'hôtel de ville, les Gratte-Ciel et, plus loin des maisons, des jardins. En ce mois de mai 1939, alors que la Seconde Guerre mondiale n'a pas encore été déclarée – elle le sera quatre mois plus tard –, la municipalité de Villeurbanne prépare les habitants au pire. Les signes avant-coureurs d'un conflit majeur se multiplient depuis des années : les discours belliqueux de Mussolini après sa prise de pouvoir en Italie en 1922, l'irruption du nazisme en Allemagne et la nomination d'Hitler comme chancelier en 1933, la guerre d'Espagne en 1936, puis les annexions effectuées par les nazis en Autriche et en Tchécoslovaquie en 1938 et 1939. Face à la montée des menaces, le gouvernement français ne reste pas bras croisés.

Promulguées en 1935 et 1938, deux lois organisent la Défense Passive et ordonnent toute une série de mesures pour protéger la population. Leur concrétisation à Villeurbanne se fait sans tarder. Une commission de la Défense Passive se réunit plusieurs fois par mois pour prendre les dispositions nécessaires en cas de bombardement. Car le risque de voir les bombes atteindre la ville est réel : avec ses 80 000 habitants, le barrage de Cusset et ses nombreuses usines, Villeurbanne constitue un objectif militaire de première importance. Alors vite, l'on recense les caves susceptibles d'accueillir la population en cas d'alerte. Mais l'on déchante aussitôt : "Il est bien peu de caves qui, dans notre ville, puissent constituer un abri".

Pour résister à une bombe de 300 kilos, il faudrait qu'elles soient enfouies à 10 mètres de profondeur ! Evacuer les habitants ? L'on y songe, en prévoyant leur dispersion dans près de 70 villages de l'Ain et du Nord-Isère : la commune de L'Isle d'Abeau par exemple, accueillerait à elle seule 644 Villeurbannais. Impossible, si la guerre doit s'éterniser.

Se protéger sur place reste alors l'unique solution. La municipalité recrute donc une équipe d'architectes chargée d'aménager des abris. Près de 700 sous-sols sont visités à travers la ville, et les plus solides d'entre eux érigés en abris : celui du 11 rue Dedieu accueillera 33 personnes, les HBM de la rue du 4-Août, 168 personnes, le 112 rue Anatole-France 50 personnes, et ainsi de suite. Les Gratte-Ciel ? Pour eux, l'on projette de construire des bunkers dans les caves, en acier et en béton armé, munis de sorties de secours et communiquant entre eux, d'un immeuble à l'autre. Plans et devis sont dressés, il ne manque que les premiers coups de pioche... et l'argent. Trop cher. Cette bunkerisation du quartier ne sera jamais réalisée. A la place, la municipalité et la préfecture du Rhône optent pour une solution plus économique : creuser à travers toute la ville, de grandes tranchées en zigzags, profondes de 2 mètres, coiffées d'un toit en bois ou en béton et recouvertes d'un fort remblai de terre. L'on prévoit ainsi une tranchée de 215 mètres près du groupe scolaire de Croix-Luizet, pouvant accueillir 200 élèves, une autre de 50 mètres place Félix-Mangini, d'autres rue Léon-Blum, place Wilson, le long du boulevard Laurent-Bonnevay, cours Emile-Zola, place Chanoine-Boursier, une de 470 mètres cours Damidot, et encore cinq autres de 440 mètres tout près de là, rue du Nord, etc.

Les plans des abris prévus sous les bâtiments des Gratte-Ciel.

Au total, ces tranchées-abris présenteraient une longueur cumulée de 15 kilomètres ! Leur creusement commence en mai 1939, en même temps que la pose des affiches à la bombe. La population voit d'un coup la menace de la guerre se concrétiser sous ses yeux. Et, déjà, le premier deuil intervient, lorsque le 31 mai un enfant de 6 ans qui jouait sur la place du Commandant-Rivière, au Tonkin, meurt enseveli par l'écroulement d'une tranchée. Puis les chantiers se succèdent. Trop lentement. Lors du déclenchement de la guerre, en septembre 1939, seule une petite partie du programme a été réalisée. Alors vite, les soldats mobilisés creusent à tour de bras, tandis que l'on imagine des abris improbables.

Le personnel de la mairie ? Il se réfugiera au sommet du beffroi de l'hôtel de ville. Les risques qu'il soit atteint par une bombe sont très faibles, n'est-ce pas ? Et puis au moins, là-haut, il restera hors de portée des gaz de combat. Et c'est tant mieux, car les masques à gaz tardent à venir eux aussi : en février 1940, seulement 6300 ont été distribués, "un nombre encore bien insuffisant pour satisfaire aux besoins de la population". De fait, la mise à l'abri de la totalité des Villeurbannais nécessita encore plusieurs années, et se prolongea bien après l'arrivée des Allemands.

Par chance, la ville fut épargnée par les bombardements. Ses habitants connurent la peur des alertes, les attentes sans fin terrés dans les abris, mais pas les déluges de feu comme ceux qui s'abattirent sur Bron, sur Vénissieux ou encore sur Lyon, où ils firent plus de 700 morts en 1944. 

L'abri de l'hôtel de ville

Sa présence ne saute pas aux yeux. Il se cache parmi le dédale de couloirs du sous-sol de la mairie, et passerait inaperçu s'il n'y avait pas deux vieux panneaux au-dessus des portes pour indiquer son identité :  "Abri réservé. Personnel de la DP [défense passive]. Equipes de déblaiement et de secours". Alors, l'évidence apparaît. Avec son toit en béton armé, ses murs épais de 68 cm et ses portes blindées, il forme une coque protectrice au milieu du bâtiment.

Ses pièces pouvaient accueillir plusieurs dizaines de personnes, et correspondent en tous points à un document de janvier 1939 annonçant leur construction prochaine. Elles servent aujourd'hui à remiser des archives. En revanche, nulle trace de l'abri antiatomique que de nombreux Villeurbannais situent aussi en ces lieux. Un abri que le maire Charles Hernu se serait fait construire au cours des années 1980, alors qu'il était ministre de la Défense. Il s'agit d'une légende urbaine, puisant certainement son origine dans les vestiges de la Seconde Guerre mondiale.

Repères

1894 : début du creusement du canal de Jonage
1935-1939 : Camille Joly, maire communiste de Villeurbanne
1936-1939 : guerre d'Espagne, provoquée par des généraux nationalistes rebelles à la République
26 avril 1937 : bombardement de la ville espagnole de Guernica
1er septembre 1939 : invasion de la Pologne par les troupes de Hitler 
3 septembre 1939 : la France déclare la guerre à l'Allemagne 
10 mai 1940 : premiers bombardements de la région lyonnaise,à Bron
Mai-juin 1940 : les troupes allemandes envahissent la France
16 juin 1940 : le maréchal Pétain est nommé président du Conseil
1941-1944 : Paul Chabert, maire pétainiste de Villeurbanne 
Novembre 1942 : occupation de Villeurbanne par les troupes nazies
26 mai 1944 : bombardement meurtrier à Lyon
2 septembre 1944 : libération de Villeurbanne
8 mai 1945 : capitulation de l'Allemagne
 

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