L'HISTOIRE - Une cité fortifiée

Villeurbanne, ville fortifiée. Une légende ? Non, une réalité du passé, qui a laissé ses traces jusque dans le paysage urbain d’aujourd’hui.

Porte des Fortifications (Route de Bron). ©DR

Les Villeurbannais ont senti passer le vent du boulet. En 1870-71, les troupes allemandes battent l’armée française à plates coutures, envahissent une large partie de notre pays et s’arrêtent à moins de 200 kilomètres au nord de chez nous. Aussi, une fois les Allemands repartis, l’Etat-major décide de renforcer d’urgence les défenses lyonnaises. Entre 1872 et 1875, le général Séré de Rivières lance donc la construction de 17 forts disséminés dans les villages entourant l’agglomération, notamment à Feyzin, à Saint-Priest, à Bron et au Mont Verdun. Et pour le cas où l’ennemi réussirait à passer entre les mailles du filet, il prévoit également d’ériger un rempart courant sur onze kilomètres de long, de La Feyssine jusqu’à Saint-Fons : l’enceinte de sûreté de la rive gauche de Lyon. Villeurbanne se trouve concernée au premier chef par ce projet, puisque le mur de défense s’étirera sur cinq kilomètres à travers son territoire. Il commencera au bord du Rhône, juste en face de Crépieux, filera tout droit en longeant la digue insubmersible (l’actuel boulevard Laurent-Bonnevay), obliquera vers le sud à hauteur de Cusset, et traversera la route de Genas aux abords de l’hôpital du Vinatier. Du coup, toute la ville se trouvera à l’abri de l’enceinte, à l’exception du quartier des Brosses, de La Soie et du cimetière de Cusset.

Porte rue Léon-Blum. ©DR

Porte rue Léon-Blum. ©DR

Entamé au printemps 1885, le chantier mobilise des centaines d’ouvriers « accourus de tous les points du territoire », et en impose très vite par son ampleur. Le mur, haut de six mètres et percé de meurtrières à intervalles réguliers, est précédé d’un grand fossé d’une dizaine de mètres de profondeur, et est renforcé par des tours et par des bastions triangulaires, à La Feyssine, à Cusset et à Bel-Air. L’on grogne un moment sur la coupure des rues désormais transformées en impasses, mais dans sa grande générosité, l’armée fait aménager six portes monumentales pour faciliter la circulation des hommes et des marchandises : entre autres avenue Roger-Salengro, rue du 4-Août, rue Léon-Blum et route de Genas. Et puis, la défense nationale impose bien ce genre de sacrifices ! A l’heure où toute la Patrie ne rêve que de reconquérir l’Alsace et la Lorraine perdues pendant la guerre, Villeurbanne se doit d’apporter sa part à l’effort collectif.
Terminé en 1887, l’ouvrage devient un but de promenades. Mais ce mur murant Villeurbanne rend aussi Villeurbanne murmurant... Va-t-il réellement protéger la ville ? Quelle solidité peut donc avoir un rempart en béton aussi peu épais, face aux canons modernes ? La presse elle-même s’en mêle : « Je m’imaginais, écrit un journaliste local, d’énormes fossés flanqués de redoutes monstres (…) puis des pont-levis aux chaînes massives et grinçantes et là, entre les créneaux, les gueules menaçantes des canons ». « Lorsque tout fut achevé, je poussais alors un immense éclat de rire. Qu’avait-il été fait ? Un mur, un simple mur de clôture avec un soupçon de fossés. Ça, des travaux de défense ? Allons donc ! Plutôt de la défense de l’octroi [une taxe sur l’entrée des marchandises en ville] ».

Porte de Cusset et enceinte le long du canal Jonage. ©DR

Porte de Cusset et enceinte le long du canal Jonage. ©DR

Un grand boulevard à la place

Ce n’est que le début d’une longue foire d’empoigne. Dès 1904, soit moins de vingt ans après l’achèvement de l’enceinte, la municipalité réclame sa démilitarisation, prélude à sa suppression. L’artillerie ayant fait d’importants progrès, elle met en avant le caractère totalement dépassé du mur, « qui n’est plus en rapport avec les moyens dont dispose l’art militaire », et dénonce surtout ses conséquences néfastes pour l’urbanisation de notre cité : « Les servitudes militaires frappent une immense étendue de territoire sur laquelle toute construction est interdite, portant ainsi un tort considérable au développement de Villeurbanne ». Le député Francis de Pressensé monte au créneau, et mobilise son « éloquent appui » pour obtenir satisfaction. L’affaire prend une tournure politique, d’autant plus que Lyon s’appuie sur l’existence de l’enceinte pour réclamer l’annexion pure et simple de Villeurbanne à son territoire, arguant de la nécessité de faire coïncider le “Lyon militaire” avec le “Lyon municipal”. Mais l’armée tient bon, défendant bec et ongles son rideau de béton. Elle ne cède qu’après la Première Guerre mondiale, puis vend en 1928 une bonne partie de l’enceinte à la ville. Dans la foulée, le département du Rhône entreprend l’amé-nagement d’un grand boulevard destiné à désengorger la circulation dans l’Est lyonnais : l’actuel boulevard Laurent-Bonnevay, dont le tracé emprunta celui de l’ancienne fortification. Elle fut enfouie sous la chaussée entre Cusset et La Feyssine, et rasée au sud de Cusset. Mais quelques vestiges du mur patibulaire subsistent encore à Villeurbanne.
Les connaissez-vous ?

Enceinte de Croix-Luizet. ©DR

Enceinte de Croix-Luizet. ©DR

Sources : Archives du Rhône, PER 907/1 (Le Villeurbannais, n°7, 1892). Archives municipales de Villeurbanne (Le Rize), 1 D 268 à 277, 2 H 1, 4 Fi 271 à 275 et 527.
 

A Cusset, les vestiges de l’enceinte

Avenue Marcel-Cerdan, à deux pas du stade Georges-Lyvet, se dresse un haut pilier de pierres surmonté par des boulets de canon. A cet emplacement s’ouvrait l’une des portes de l’enceinte de Villeurbanne, qui étaient toutes encadrées par ce type de piliers. Les habitants de Cusset le connaissent bien, et y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Pourtant, ce n’est pas le seul vestige de l’ancien rempart. Juste à côté du pilier, caché derrière des arbres et sous une vigne vierge, le mur d’enceinte avec ses meurtrières subsiste encore sur une trentaine de mètres. Et ce n’est pas tout. En contrebas, en bordure du parking du stade, une tour de pierre percée de canonnières sert d’appui à des locaux techniques : elle faisait partie de l’un des bastions du rempart. Le tout constitue un élément remarquable du patrimoine villeurbannais.
 

Repères

-    1870 : défaite de l’empereur Napoléon III face aux troupes prussiennes
-    1870-1940 : IIIe République
-    1872-1884 : construction de la basilique de Fourvière, pour commémorer l’arrêt des troupes allemandes avant Lyon
-    1878-1888 : Jean-Marie Dedieu, maire de Villeurbanne
-    1886 : Villeurbanne compte 14 715 habitants
-    1894 : début du creusement du canal de Jonage, le long du rempart
-    1895 : les frères Lumière tournent à Lyon le premier film de cinéma
-    1920 : déclassement de l’enceinte de la rive gauche de Lyon
-    Années 1930 : aménagement du boulevard Laurent-Bonnevay, de La Doua à Vénissieux

Par Alain Belmont, historien

Pilier de la porte de Cusset. ©DR

 

 

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