C'est notre histoire : un condamné échappe à la mort [podcast]
17 juin 2026 - Mis à jour le 17 juin 2026
Vue générale de Montferrat, d'où venait Jacques Belmont, prise vers 1910. @Collection personnelle d'Alain Belmont.
C’est un arbre qui scella à jamais le destin de Jacques Belmont. Né en décembre 1742 à Montferrat, tout à côté du lac de Paladru, il était le fils aîné d’un tailleur d’habits nommé Pierre Belmont, et aurait dû en tant que tel, hériter du plus clair de ses biens, comme cela était la coutume dans le Dauphiné d’Ancien Régime. Mais le sort en décida autrement.
En mars 1765, alors qu’il était peut-être en train de couper du bois, son père, Pierre Belmont, décéda subitement, « un arbre lui étant tombé dessus », raconte le curé qui l’ensevelit dans le cimetière de la paroisse. Or, le défunt tailleur n’avait pas pris le temps d’aller chez le notaire, afin de régler sa succession via un testament en bonne et due forme. En pareil cas, c’était donc un partage des biens à parts égales entre tous ses fils et filles qui s’imposait. Et des enfants Belmont, il y en avait toute une couvée : ils étaient huit, pas un de moins ! Partager l’héritage du père en huit parts et se retrouver pratiquement à la rue, au lieu de tout recevoir ? Jamais, se dit Jacques Belmont. Ce serait mettre fin à une dynastie familiale, ancrée au village depuis des siècles et des siècles. Notre bonhomme décida donc de rédiger un faux testament olographe, sur lequel il s’autodésigna héritier universel, et en bas duquel il imita la signature de son père.
Sauf que… Le juge seigneurial flaira la supercherie et déclara la nullité du testament. Les biens du père Belmont furent donc répartis entre ses huit héritiers, à parts égales. La maison, les terres, le renom, échappèrent à Jacques Belmont. Vert de rage, ou mû par le dépit, celui-ci s’engagea alors dans l’armée, en compagnie de son jeune frère Claude Belmont, et plus précisément dans le régiment d’Aquitaine. En cette année 1766, la France était en paix, donc le risque de passer de vie à trépas restait limité, mais l’engagement n’en était pas moins long, huit ans. Le frère cadet, Claude, alla jusqu’au bout de son contrat. Mais Jacques, lui, se lassa vite de l’aventure, et décida de déserter. Malheur à lui ! L’armée et la justice étaient sans pitié et punissaient de mort les déserteurs. Le 31 juillet 1770, Jacques Belmont fut donc condamné à la peine capitale, par contumace puisque ce diable d’homme s’était échappé. Retourner chez lui, à Montferrat ? Hors de question ! C’est là que la maréchaussée commencerait bien évidemment à le chercher. Pour lui, débuta dès lors une vie d’errance, dans la crainte perpétuelle d’être rattrapé par la justice. À l’automne 1770, il est signalé résidant à Villette-d’Anthon, tout à fait au nord-ouest de l’actuel département de l’Isère, où il exerce l’art de tailleur d’habits que lui a appris son père. Mais, toujours, reste cette inquiétude d’être pris…
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Puis, vers la fin de 1770, il se rend à Villeurbanne où enfin, il connait un répit. En effet, à l’époque notre commune se situait sur la frontière de la province du Dauphiné. Passé le quartier des Charpennes, vous quittiez le territoire dauphinois pour entrer en Lyonnais. Cette frontière n’était pas qu’un rideau de fumée : elle marquait également la limite des juridictions lyonnaises et dauphinoises. Étiez-vous poursuivi en Dauphiné ? Il vous suffisait de faire quelques pas et de passer en Lyonnais pour échapper à vos poursuivants. Les malandrins de tous poils l’avaient bien compris, qui, en sens inverse, commettaient leurs forfaits à Lyon et venaient se réfugier à Villeurbanne. Idem pour les canuts qui projetaient des révoltes : c’est dans les cabarets des Charpennes qu’ils préparaient leurs coups, à l’abri de la police lyonnaise. Ce particularisme villeurbannais, Jacques Belmont en eut donc connaissance, ce qui le poussa à venir s’y établir. Et, de fait, sa décision lui permit d’échapper à la potence. Mieux même, il y trouva l’amour : le 26 novembre 1770, il épouse à Villeurbanne la jeune Marie-Catherine Martin, fille d’un ouvrier agricole, qui lui apporte une dot tellement maigre que le notaire ne prend même pas la peine de l’estimer dans son contrat de mariage. En 1771 le jeune couple a un premier enfant, prénommé Marie, comme sa mère. Hélas, le bonheur de Jacques Belmont est de courte durée. Sa fille Marie décède le 4 décembre 1775, « âgée d’environ trois ans », tandis que lui-même meurt six jours plus tard, toujours à Villeurbanne, le 10 décembre 1775, à l’âge de 33 ans. Il avait échappé à la justice des hommes, mais non aux aléas de la vie.
Tailleurs d’habits de père en fils
Jacques Belmont était l’héritier d’une longue dynastie de tailleurs d’habits. En effet, sa famille exerça cette profession durant au moins six générations, entre son ancêtre Nicolas Belmont (1589-1674), et son petit-neveu Benoît Belmont (1782-1848). Cette succession dans l’art de manier les ciseaux et les aiguilles n’était pas sans avantages. Elle permettait aux pères de transmettre leur métier sans bourse délier et aussi de garantir un avenir à leurs rejetons. Et de fait, Jacques Belmont fut probablement accueilli à bras ouverts à Villeurbanne. Car, les sources fiscales en attestent, malgré la présence de nombreux artisans de différents métiers, notre commune manquait cruellement d’un tailleur d’habits. Ainsi en 1765, aucun n’était présent chez nous, ce qui forçait les Villeurbannais à fabriquer eux-mêmes leurs habits, ou à avoir recours à des artisans lyonnais. Après le décès de Jacques Belmont en 1775, le village mit des années avant de retrouver un tailleur : en l’espèce Jean-Baptiste Rozard, cité par les documents d’archives en 1789.
Repères
1715-1774 : règne du roi Louis XV
1765 : naissance de Nicéphore Niépce, inventeur de la photographie
1765 : Voltaire publie les Nouveaux mélanges : philosophiques, historiques, etc.
1770 : le Britannique James Cook explore les côtes de l’Australie
1770 : le futur roi Louis XVI épouse Marie-Antoinette d’Autriche
1772 : Francisco Goya peint la fresque l’Adoration du nom de Dieu
1774-1792 : règne du roi Louis XVI
1774 : Turgot devient ministre des Finances
1775 : Mirabeau publie l’Essai sur le despotisme
1775 : Louis XVI condamne désormais les déserteurs, aux travaux forcés
1776 : déclaration d’indépendance des Etats-Unis
1786 : les canuts de Lyon préparent leur révolte des Deux Sous aux Charpennes